Sommaire général
 
  Dossier : Le démembrement de la parenté.
La société recomposée
 
 

La parenté et la procréation aujourd'hui :
deux filiations remodelées

Vanessa Rousseau


Nous sommes aujourd'hui face à de nouvelles structures de la parenté permises par la procréation médicalement assistée et les adoptions internationales. Monoparentalité, homoparentalité et restructuration des rapports de filiation sont courants dans nos sociétés.   La reproduction (par différents types de clonages) entre également en scène avec les débats juridiques, politiques, éthiques et plus globalement sociaux qu'elle entraîne.

Que faut-il entendre par parenté et filiation ? Quelles sont les représentations médicales, scientifiques ou philosophiques de la génération et de ses inscriptions au sein de la société ? Ce dossier tente de répondre à l'ensemble de ces questions en faisant appel à des juristes, des médecins, des philosophes ou encore des anthropologues. Les filiations sont aujourd'hui égarées, les parentés brouillées : nous nous trouvons face à des filiations charnelles, adoptives, génétiques, ou encore de gestation. La parentalité se trouve également fracturée en parentalité biologique, socio-juridique, éducative, domestique ou généalogique.

Toute notion de parenté répond à une logique identitaire. L'institution qui articule la différence des sexes et la différence des générations, que l'on peut qualifier de parenté, trouve actuellement de nouvelles formes qui s'expliquent par une évolution progressive vers le morcellement, la disparité, la non parité, voire la non parenté de nos rapports à l'enfantement.   Nous sommes ainsi dans le double mouvement contradictoire d'un brouillage de la parenté et d'une mise au jour aussi nette que possible des origines biologiques des individus. Plusieurs étapes institutionnelles furent le signe de ces mutations sociales. Voici quelques rappels des mesures françaises concernant le couple, la parenté et la filiation :

1965 : L'idée de chef de famille est exclue du code civil.
1970 : La notion d'autorité parentale se décide désormais par le Code Civil.
1972 : L'enfant naturel, de couple adultérin ou non, obtient les mêmes droits que l'enfant issu d'un couple légitime.  
1975 : Le divorce par consentement mutuel est établi.
1987 : L'autorité parentale devient conjointe, que les parents soient ou non mariés.

1993 : La loi autorise les tests de recherche de paternité - scientifiquement et judiciairement validés (les conséquences sur la liberté de choix des hommes face à la paternité en sont considérables).

1999 : Le PACS (Pacte Civil de Solidarité) fait son entrée et ouvre à de possibles structures homosexuelles du   foyer.
2001 : Le nom de famille des enfants peut être celui de la mère ou celui du père - voire un composé des deux.

En matière de bioéthique, la France est plus restrictive que le Royaume-Uni qui autorise la création d'embryons, qu'ils le soient ou non par clonage, mais uniquement pour la recherche. La France interdit toujours la recherche sur les cellules embryonnaires excepté en cas d'embryons conçus in vitro et ne servant pas de projet parental (notion déterminante). Sur le plan de la stérilité, le recours à un donneur extérieur est permis en France, mais nullement le recours à une mère porteuse (ce que Marcela Iacub reconnaît être un « empire du ventre » qui détermine à lui seul la maternité). Les ovocytes fécondables ne sont pas limités en France et permettent d'élargir les possibilités de grossesse. Les diagnostics pré-implantatoires sont autorisés concernant certaines maladies héréditaires (mortelles ou très handicapantes - le problème est alors de définir le seuil de handicap autorisé ou admis comme acceptable). Ces diversités de législations posent des problèmes récurrents concernant ce qu'il faut entendre par père ou par mère, géniteur ou génitrice.

Parallèlement à cela, une nouvelle forme d'inégalité s'exprime. Une loi votée en mai 2001 par les députés consiste à concilier la protection du droit des femmes à l'accouchement sous X et le droit d'accès de tout enfant aux éléments constitutifs de son identité. Les polémiques se multiplient face à ce paradoxe (comment concilier les deux droits ?). Par ailleurs, une inégalité se fait sentir puisque aujourd'hui, nous préservons le droit à l'accouchement sous X pour les femmes mais imposons des reconnaissances génétiques de paternité à des hommes qui n'ont pas désiré concevoir ou suivre une femme dans la poursuite de sa grossesse. Les règles par lesquelles les hommes deviennent Pères, comme le remarque Marcela Iacub dans L'Empire du ventre, semblent indifférentes à l'existence de ce droit que les femmes ont de refuser une naissance (soit par l'accouchement sous X, soit par l'interruption volontaire de grossesse). En ce sens, les femmes peuvent aisément choisir de les rendre pères (ou de ne pas les rendre pères) contre leur volonté. Le droit d'avorter est bien entendu inaliénable et ne doit absolument pas être remis en cause, mais il faudrait pourtant trouver des règles qui puissent « organiser » les naissances au regard des volontés conjointes que sont celles des géniteurs et génitrices, mères et pères.

La procréation médicalement assistée et les progrès en matière de biotechnologies brouillent la filiation. L'élargissement symbolique de la notion de famille mononucléaire par l'assistance médicale à la procréation se fait inévitable. Dons de gamètes, dons d'ovocytes ou d'embryons sont autant de bouleversements de la parenté, qui devient de plus en plus complexe. Ce dossier tente d'éclairer le lecteur sur l'évolution de la filiation dans sa composante biologique et dans son   lien à la notion de parentalité. Ce n'est plus la paternité biologique qui est incertaine (bien au contraire, elle gagne en certitude) mais la maternité biologique qui tend à le devenir (don d'ovocyte, don d'ovules, mère porteuse). Quel critère biologique fait-il d'une femme une mère ?

Avec les moyens techniques que nous possédons, les controverses sur les naissances se multiplient et une certaine administration du vivant se fait jour. Les préoccupations liées au destin du corps biologique sont acides et certains parlent même « d'administrer les ventres ». Les pressions technologiques et économiques sont telles que les recherches en matière de procréation tendent à répondre à de vieux mythes. Certains attendent désormais de la biotechnologie ce que les religions n'ont pu nous donner (et ce que le divin est supposé posséder), à savoir l'immortalité.

Il existe en ce sens des naissances qu'il y a encore quelques décennies nous n'aurions pu soupçonner, que l'on aurait autrefois qualifiées de miraculeuses. Par le don de sperme ou encore le don de gamètes, les combinaisons procréatives se multiplient au point de rendre confuse la notion de filiation. Par ces dons, et par ces fécondations in vitro, les conceptions sans rapports sexuels sont possibles. Il est par ailleurs désormais concevable de transformer des cellules souches en ovules ou spermatozoïdes, ce qui permettrait de concevoir des enfants avec deux mères ou deux pères (un couple d'homosexuels pourrait ainsi concevoir un enfant, l'homoparentalité deviendrant biologiquement possible). Grâce à ces techniques, de nombreuses possibilités s'offrent au projet parental. Un enfant pourrait ainsi être lié à trois sources biologiques lui ayant donné naissance. La combinaison pourrait être plus complexe si l'on utilise la production de cellules souches embryonnaires.

Les progrès en matière de biotechnologies permettent également de contrer l'infécondité et la stérilité. La qualité de l'ovulation, celle du sperme ou encore l'intégrité des organes de reproduction nécessitent parfois un recours à la FIVETE (Fécondation In Vitro Et Transfert d'Embryon). Cette technique permet d'obtenir une fécondation et le développement d'un embryon hors du corps féminin au cours de sa première semaine de vie. La FIVETE, qui désigne l'ensemble des actes biologiques et cliniques nécessaires à la procréation avec fécondation hors du corps, est la première étape vers la réduction progressive du temps de grossesse. Certains tentent aujourd'hui de créer des utérus artificiels destinés à remplacer l'antre maternel. Quel est l'impact de cette biotechnologie sur les vieux mythes liés à la parthénogenèse ? En quoi peut-on penser que la conception asexuée peut être l'aboutissement d'une médecine de procréation ? Quel avenir pour la FIVETE ? Aboutirons-nous à un développement total de l'embryon et du foetus hors du corps humain ?

Le clonage apporte également son lot de débats. De nombreux problèmes éthiques concernent le statut des embryons et a fortiori des foetus. Les découvertes en matière de biotechnologie ont inévitablement entraîné ce que certains osent nommer un eugénisme médical. Un diagnostic préimplantatoire destiné à une sélection des plus aptes à la survie serait aisément considéré comme légitime - mais qu'en est-il lorsque la sélection de certains gènes est destinée à améliorer la vie de l'être à venir ? Quel est alors le critère justifiant qu'une vie doive être améliorée, et cela d'un point de vue biologique ? Le seuil de l'eugénisme semble très aisé à franchir.

De manière indirecte, c'est la recherche sur les embryons qui demande réflexion. Ces recherches posent des problèmes éthiques considérable - parfois difficilement surmontables. S'il y a un consensus pour interdire le clonage reproductif concernant l'humain, le débat reste largement ouvert concernant le clonage thérapeutique. Les opposants à tout clonage rétorquerons qu'il est difficile de ne pas considérer le clonage thérapeutique comme un clonage reproductif puisque la fonction même du clonage est d'être reproductif (reproduction du même génome). Qu'opposer à cet argument, si ce n'est que l'un reproduit à l'identique ce que l'autre greffe pour produire du différent ?

Les débats concernant le statut des embryons et leur possible utilisation pose également de réels problèmes éthiques, y compris dans les pays ayant légalisé l'avortement. Les représentations concernant ce vivant touchent au plus profond de l'héritage et de l'avenir des individus. La question du statut des embryons est essentielle et particulièrement liée à la notion de projet parental. La FIVETE permet de former plusieurs embryons ; certains seront transférés dans un utérus et d'autres seront congelés. Les conséquences de telles possibilités sont actuellement difficilement mesurables : que faire des embryons congelés et donc viables ? La cryogenèse ouvre de nouvelles perspectives en matière de structures familiales. Ainsi, il est désormais possible de faire naître des enfants plusieurs années après leur conception, de même que de faire naître des jumeaux d'âge différent.

À une époque où il est possible, grâce à l'échographie ultrasonore (technique d'imagerie médicale qui donne une image du corps humain en formation), de voir en trois dimensions l'enfant en formation, il est difficile de déterminer un seuil de la vie humaine. Les nouvelles techniques qui permettent de visualiser le monde anténatal agissent probablement sur le conceptus aux différents stades précédant la naissance. Des bébés virtuels prennent naissance par l'échographie, on les regarde, les caresse du regard et l'on se construit une image de celui (ou celle) qui n'est pas encore né(e). Dans les cas d'Interruptions Médicales de Grossesses, les deuils deviennent des drames familiaux et l'enfant laisse une place vide qui était déjà occupée avant même sa naissance - parfois même avant sa conception. Il semble que la médicalisation à outrance de la grossesse fasse du foetus un être humain à part entière. D'ailleurs est-il autrement considéré que comme patient ? Dans leurs prises de décisions et dans leurs perceptions de la grossesse, l'homme ou la femme qui suivent l'embryon ou le foetus en gestation se considèrent déjà comme parents. Nous sommes alors dans une situation mentale opposée à celle qui a pu permettre le « stockage » de foetus à l'hôpital Saint-Vincent de Paul découvert en juillet 2005. C'est dire l'errance dans laquelle nous nous trouvons concernant les représentations que nous avons du foetus et la place juridique que nous lui accordons. Derrière la question du statut à accorder à la vie foetale se cache bien évidemment la notion même de projet parental. Il faudrait en ce sens se pencher à nouveaux frais sur ce « droit de disposer de son corps » (slogan des années 1970). Que penser de cette situation qui permet à une Roumaine de 66 ans d'accoucher d'un enfant (en janvier 2005) ? Où en sommes-nous de la parenté et de la filiation aujourd'hui ? Quelles réflexions pour quel avenir ?